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TABLEAUX D’UNE EXPOSITION

Modest Mussorgsky (1839-1881)


Mussorgsky est né à Karevo le 21 mars 1839.
Il fut le plus original des compositeurs russes. Prédestiné à devenir militaire, il fut largement un autodidacte dans sa formation de compositeur. Il développa avec d’autres compositeurs russes une école nationaliste. Les “Cinq russes” étaient des compositeurs amateurs de la fin du 19 è siècle qui avaient un travail en dehors de la musique. Mussorgsky était réellement un ingénieur militaire mais il avait pris des leçons de piano dans l’enfance et était brillant musicien. L’importance de Mussorgsky tient dans son style personnel et original certes mais surtout est née de ses deux chefs d’oeuvres l’opéra Boris Godunov et la suite pour piano “Tableaux d’une exposition”. En 1858, il est atteint d’une première dépression nerveuse. Au terme d’une lente descente aux enfers, combinant alcool et dépression, il mourut à 42 ans le 28 mars 1881 à Saint Petersbourg.


Hartman

En 1873, l’artiste et architecte Victor Hartman, ami intime de Mussorgsky, décède à l’âge de 39 ans. Les deux hommes s’étaient rencontrés 3 ans plus tôt chez un ami commun, Vladimir Stassov et s’étaient découverts de nombreux points communs, surtout dans leur conception esthétique mettant en avant les motifs et l’architecture russes traditionnels.

Mussorgsky fut anéanti par la mort de son ami comme l’atteste une lettre écrite à Stassov alors à l’étranger:

Voici comment la sagesse nous console en de telles circonstances: “Il n’est plus mais ce qu’il a fait vit et vivra ...” Au diable ces bêtises! Alors qu’il n’a pas vécu en vain, mais qu’il a créé, on doit être un traître de se satisfaire de la pensée réconfortante qu’il ne peut plus créer. Non! On ne peut pas, on ne doit pas être réconforté. Il ne peut pas et ne doit pas y avoir de consolation. C’est une stupide morale.”
Cependant Mussorgsky trouva sa consolation, du moins en partie. Stassov, de retour à Saint Petersbourg, organisa une exposition à la mémoire de Hartman, inaugurée en 1874. Mussorgsky y trouva une source majeure d’inspiration et composa une série de morceaux pour piano en choisissant 10 des 400 peintures exposées à l’exposition. Les morceaux sont introduits et reliés par une série de promenades, variations d’un même thème qui décrit la visite du spectateur de toile en toile.
 

La musique promène le spectateur-auditeur de tableau en tableau. A chaque oeuvre, Mussorgsky décrit ce qu’il voit. Puis la promenade revient régulièrement comme si le compositeur accompagnait la marche du spectateur de toile en toile. Mais peu à peu, il devient moins conscient de l’intervalle entre deux peintures et de plus en plus immergé dans le continuum de l’expérience psychologique du changement d’un état d’esprit à un autre. A la fin, le compositeur se découvre transformé par sa complicité avec Hartman au travers de son expression visuelle de la fierté et de l’humanité russe.

C’est toute ma physionomie qui respire de ces intermezzos” dira Mussorgsky.

Mussorgsky mourut jeune lui aussi, ravagé par l’alcool. Il décrit très bien sa propre déchéance dans un ballet célèbre, “Boris Godunov”. Parmi ses oeuvres, citons aussi:

Orchestration: “Nuit sur une montagne “bald” (1867)
Opéra: Boris Godunov (1873) Khovanschchina (1872-80)
Chansons: chants et danse macabres (1875-77)

Bien que “les tableaux d’une exposition” soit une des plus grandes créations de Mussorgsky, elle fut largement ignorée jusqu’à sa publication 6 ans après la mort du compositeur.

Plusieurs tentatives d’orchestration eurent lieu mais c’est Maurice Ravel qui, en 1922, donne à l’oeuvre un éclat mondialement reconnu. La version orchestrée par Ravel est la plus populaire car elle retranscrit le mieux, via tout l’orchestre, la clarté des images entrevues par Mussorgsky pendant l’exposition. Ravel a passé des heures à interviewer des instrumentalistes pour rendre du mieux possible les nuances du piano de Mussorgsky dans la description des tableaux, pour choisir les meilleures combinaisons d’instruments, pour garder l’atmosphère de la suite pour piano et pour conduire l’auditeur tout au long du voyage jusqu’à cette majestueuse porte de Kiev, jamais construite.

Ce qui est remarquable c’est que le piano seul du compositeur atteint le même résultat que toute la science de l’orchestration de Ravel.

Suivons Mussorgsky de tableau en tableau:

Promenade: commençons par la Promenade, ce thème récurrent qui nous accompagne de tableau en tableau mais qui va évoluer à la mesure des sentiments du promeneur.


1. Gnomus: ce mouvement décrit un grotesque nain se dandinant et s’arrêtant, sortant soudain de l’ombre pour une danse follement spastique. Il serait fascinant de découvrir le tableau qui représentait ce nain en forme de casse noisette, dessiné par Hartman pour décorer le sapin de Noël.


2. Le vieux château: Il Vecchio Castello.  Etudiant en architecture en Italie, Hartman peignit une aquarelle d’un vieux château médiéval non identifié. Un troubadour avec son luth est dessiné devant les portes, peut-être pour donner l’échelle du bâtiment. Le morceau y est ici d’une beauté introspective et mélancolique. Ravel y fait jouer un saxo, seul endroit de la pièce où il apparaît et rare fois où il entre dans un orchestre.


3. Tuilerie: mouvement le plus court de l’oeuvre (à l’exception de certaines des promenades) qui capture bien la simplicité des jardins parisiens avec leurs visiteurs. Sous-titré “enfants se disputant en jouant”, le morceau décrit une promenade dans les Jardins des Tuileries de Paris où les gouvernantes conduisaient jouer les enfants dont elles avaient la charge. Mussorgsky aimait les enfants et cela se ressent dans la musique.

4. Bydlo (signifie bétail en Polonais): Dans une lettre à Stassov en juin 1874, juste avant d’avoir terminé l’oeuvre, Mussorgsky appelle ce mouvement “Sandomirzsko Bydlo” (bétail à Sandomir (ville polonaise)) et ajoute que la peinture représente un chariot “mais le chariot n’est pas représenté dans la musique; que ceci reste entre nous”. Le mouvement décrit un chariot polonais tiré par des boeufs. La musique insiste sur la force et la résistance des bêtes.

5. Ballet des poulets dans leurs coquilles.

Premier mouvement pour lequel le tableau a été clairement identifié.

Il s’agit d’une esquisse de costume de Hartman pour le ballet “Trilby” mis en scène par Marius Petipa sur une musique de Julius Gerber.
Le dessin  montre deux personnages portant un costume en forme d’oeuf et portant des casques en forme de tête de poulet. La scène représente des enfants dansant comme des poulets dans leurs coquilles.
La musique suggère des mouvements chaotiques, non coordonnés, presque browniens mais  soutenus par une trame en toile de fond.


6. Samuel Goldenberg et Schmuyle.
Hartman créa deux dessins indépendants de Juifs issus de Sandomir (ville polonaise): un riche (avec un haut de forme) et un autre, pauvre, en haillons assis dans la rue.

Mussorgsky installe un dialogue musical entre les deux hommes: le thème du riche est pompeux, ennuyant, sans attention pour les appels à la charité du pauvre. Graduellement les thèmes fusionnent, celui du riche évacuant celui du pauvre. Plutôt que de véhiculer un discours anti-sémite, le compositeur cherchait sans doute à faire un parallèle social: le riche et le pauvre vivent dans deux mondes différents et c’est si facile pour le riche de ne pas remarquer le pauvre.


 

7. Limoges - Le Marché: le passage le plus coloré représentant le commérage des Françaises sur le marché.

8. Catacombes:


 

Dessin de Hartman avec deux amis explorant les catacombes de Paris. l’auditeur est plongé dans le sous-sol des catacombes. D’une lenteur mortelle, le mouvement est une variation douloureuse de la Promenade. Le compositeur inscrivit sur le manuscrit original “ Cum mortis in lingua mortua” (avec la mort dans une langue morte) puis en Russe

le génie créatif de Hartman me conduit aux squelettes et les invoque. Les squelettes commencent à briller”.
En effet, sur le dessin de Hartman, on peut voir une cave emplie de squelettes.


9. La hutte aux pattes de poules:

après un titre aussi bizarre donné par Mussorgsky, la peinture de Hartman est un désappointement. La hutte est une horloge. Les pattes sont de petites pattes de poulets attachées à la base de l’horloge.


Plus important est de comprendre le sous-titre “Baba-Yaga” une sorcière issue des contes de fée russes vivant dans une hutte aux pattes de poulets qui tourne sans cesse sur elle-même.
La sorcière vit dans les bois et vole sur un balais magique. Elle se nourrit d’enfants perdus.

Mussorgsky commence son morceau par le vol du balai que la sorcière a enfourché. Elle disparaît dans la forêt, et la musique se modifie en un lent passage saccadé: la hutte traverse les bois sur ses pattes de fous. Soudain, la sorcière réapparaît dans les airs pour le morceau final.

La ressemblance de l’horloge avec la hutte de la sorcière est un moyen de se souvenir des contes de fée russes.

10. La grande porte de Kiev:

ce morceau d’inspiration patriotique entre dans l’esprit de l’affirmation nationaliste de Mussorgsky. Hartman avait concouru pour un projet de construction de la nouvelle porte principale de Kiev destinée à commémorer la tentative déjouée d’assassinat du Tsar Alexandre II à cet endroit. Il n’y eut pas de vainqueur dans cette compétition d’architectes et il n’y eut pas de porte non plus, faute d’argent.


Dans ce final, la musique, une variation de la Promenade, suit une fastueuse procession à travers la porte.

Final tout en splendeur pour une ville de Kiev à la longue histoire religieuse.


Pour la petite histoire!

Des 10 peintures illustrées par le piano de Moussorgsky, trois seulement étaient présentes à ladite exposition: le “ballet des poulets” (un dessin de costume), la “hutte de Baba Yaga” et “la grande porte de Kiev”.
Les autres étaient surtout des dessins de la collection privée de Mussorgsky et quelques uns qu’il avait vu ailleurs.
“Le nain” était un dessin de casse noisette jouet.
“Tuileries” était une scène d’un jardin vide,
“Bydlo” (mot polonais pour bétail) était probablement un dessin d’un chariot tiré par des boeufs,
“Samuel Goldenberg et Schmuyle” étaient des dessins distincts et
“les catacombes” était un dessin exécuté par l’artiste à Paris.

Enfin “le vieux château” et “la place du marché à Limoges” semblent avoir été inventés de toute pièce par le compositeur.

Terminons enfin par cette constatation:

Sans cette amitié et cette tristesse créatrice, Hartman serait sans doute resté inconnu, définitivement. Ce chef d’oeuvre de musique est bien la meilleure marque d’amitié durable que pouvait faire le compositeur. Mais sans le décès de Hartman, aurions-nous eu cette promenade musicale si précise que l’auditeur peut en recréer les peintures?

sources : http://home.tiscali.be/demeumed/id164.htm